La misère accule l’individu à la déchéance. Un enfant chiffonnier obligé, parfois dès l’âge de cinq, six ans, d’arracher de la gangue pourrie des ordures ménagères, des bocaux de verre, du plastique ou des vieux cartons comme autant de pépites de survie, peut-il encore sourire à la vie ? Epuisé physiquement, nié dans sa dignité d’homme, le miséreux, individu acculé, réduit à tous les abandons, est dépossédé de lui-même. Or bien souvent, il suffirait d’un « modeste accroissement » de ressources pour qu’il retrouve une condition humaine.
Trop souvent hélas, les faits divers l’attestent, l’indigence conduit à la misère morale, « altération du caractère, de la volonté, de la lucidité, de l’esprit et de l’âme » Et cette double misère, physique et morale, devient comme l’observe avec pertinence Majid Rahnema, « l’ingrédient idéal dont se servent généralement les nantis pour arriver à leur fin. » Et de miséreux, l’individu ainsi contraint par la plus extrême nécessité déchoie et devient misérable !
Un reportage télé, diffusé il y a quelques mois, a montré des enfants des rues âgés de 12 ans à peine, devenus tueurs professionnels à la solde des mafias colombiennes de la drogue. C’est aussi dans cette misère-là que « tous les mouvements fascistes ou fascisants, populistes et fondamentalistes, que toutes les mafias puisent leurs recrues, transformant souvent cette masse aisément manipulée en ennemie potentielle de tous les pauvres du monde» Et c’est avec raison que Georges Bush, faisant preuve d’une lucidité inhabituelle, a déclaré que « le terrorisme se nourrit de la colère et du désespoir » Est-ce une explication suffisante ?
Selon
Guillaume Le Clerc de
Normandie, un poète du XIIIe siècle, les vices
qui
conduisent à
l’enrichissement indu sont les mêmes que ceux qui
animent
les faux pauvres, «
félons,
envieux, médisants, orgueilleux et pleins d’envie
et de
luxure
»
Apparemment
un même
processus sans fin, où la misère morale des uns
provoque
et asservit la misère
physique des autres, conduit à l’enrichissement
scandaleux
d’une petite
minorité et accule une masse immense à la TGP et
à
l’indigence : deux milliards d’humains
vivent avec moins d’un dollar par jour, 352 millions
d’enfants travaillent pour
survivre ; un grand nombre d’entre eux
n’ira jamais
à l’école. Et n’est-ce
pas ce même processus qui est à
l’œuvre quand
les très grandes entreprises –les
TGE- licencient pour accroître leurs
profits déjà substantiels, provoquant
chômage et
exclusion ? « Quant
à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent
[…]
dans le piège, dans
une foule de convoitises insensées et funestes qui plongent
les
hommes dans la
ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c’est
l’amour de
l’argent
.»
Pour l’abbé Pierre « on ne
possède pas un bien parce que l’on est
capable d’en jouir mais si l’on est capable de le
donner.
Qui sait en jouir et
ne sait pas le donner en est non le possesseur mais le
possédé. »
Comment devenir artisans de paix quand l’économie, souveraine référence, est présentée, illustrée voire magnifiée comme un champ de bataille ! Un champ de bataille qui embrase la société toute entière ! Pour un gagnant combien de perdants ? Gagnant éphémère, gagnant vite amer car devant lui déjà se dressent de nouveaux concurrents, un nouvel adversaire ! L’idolâtrie de l’enrichissement perpétuel et sans limite mènera notre société à la ruine si par notre foi nous ne sommes pas capables de crier halte à cette dérive qui bafoue les vertus chrétiennes.
Comment garder le « cœur pur » quand nous sommes en proie aux envies de richesses ? Ces envies suscitent jalousies, rivalités, conflits et désorganisent la société, en légitimant la violence faite à l’Autre, image de Dieu. Dans nos prières ne demandons à Dieu que « le nécessaire » dont parlait St Thomas d’Aquin, ce « pain quotidien » et demandons-le fraternellement pour l’ensemble de la communauté humaine. « Notre Père…donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. »
Cette demande, pour prendre toute sa vigueur, ne peut se contenter d’être une prière contemplative. Elle nous invite à l’action pour que « soit faite Sa Volonté sur la terre. » Pour Don Helder Camara qui a quitté son palais épiscopal pour partager la condition des pauvres des favelas brésiliens, « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres ». A sa manière, il nous invite à l’action. Pour le Père Pierre Tritz, autre champion de la pauvreté, « quand vous travaillez pour un autre d’une manière désintéressée, c’est une prière et c’est même la plus belle qui soit. » La prière est aussi action et Jésus nous y invite sans équivoque.
« Que me manque-t-il encore ? – Jésus lui déclara : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi » Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé car il avait de grands biens »
Oui, « heureux
ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est
à eux
»
Oui. « Des pauvres, il y en a aussi chez nous ! » et malgré discours lénifiants et dispositifs rassurants, ils sont tous les jours davantage semble-t-il : SDF, Rmistes, chômeurs, travailleurs à temps partiel, familles monoparentales et même enfants des rues !
Mais voyons-nous assez « l’enchaînement » qui lie implacablement le sort des nations et des pays ? La précarité et la misère aujourd’hui sont mondiales ! La vitesse, les facilités de communication effacent les frontières, rétrécissent les distances et accélèrent les processus. Les vagues successives de la crise financière en sont une triste illustration. Les océans et les montagnes ne constituent plus une protection contre les conséquences néfastes du sous-développement et de son cortège de précarités, de malheurs et de barbaries. Elles sont le terreau de tous les trafics inavouables : drogues, argent sale, migrations clandestines, marché de la prostitution, commerce des greffes d’organes, piratages et kidnapping. Le terrorisme y germe d’autant mieux qu’il se nourrit des révoltes et du sentiment d’impuissance.
" Quand le marché appauvrit les populations, cela tend à exacerber les conflits. Des conflits naissent en permanence, pour les miettes du gâteau".Fruit de ces conflits, les migrations clandestines vers l’Eldorado européen et le travail au rabais voire au noir qui pèsent lourdement sur les salaires. Et quand cela ne suffit pas pour obtenir la modération salariale, les délocalisations industrielles vers le Tiers Monde prennent le relais et tirant profit de ces précarités, accélèrent les processus d’appauvrissement qui l’accompagnent ; chez nous elles provoquent tout à fois la montée du chômage et perte d’achat. Ainsi la misère qui grandit en Occident participe-t-elle du même mécanisme et surgit des mêmes comportements et attitudes que celle qui sévit dans le Tiers Monde : la cupidité des uns et le manque de transparence qui maintiennent la majorité dans l’ignorance des mécanismes en oeuvre.
Aussi de grâce,
n’opposons pas
les pauvres de chez nous aux pauvres des pays
sous-développés. Que notre
générosité pour les uns et les autres
affirme la fraternité qui lie tous les
peuples de
Camille
Gubelmann, Président d’ERDA CE
association relais de la fondation du
Père Tritz