Témoignage de Vie / Réflexions sur la pauvreté.

Il est commode de dissimuler sous des sigles jargonnants des vérités dissonantes ! TGV, TGB, TGE et la dernière trouvaille de ce vocabulaire technocratique : la TGP, la très grande pauvreté. Une expression mensongère pour désigner une réalité inacceptable pour la dignité humaine : la misère ! Pour  St Thomas d’Aquin, la pauvreté est «  le manque du superflu », la misère « le manque du nécessaire. » Charles Péguy a très bien su distinguer ces deux états: « Si on évalue selon la quantité seule, un riche est beaucoup plus éloigné d’un pauvre qu’un pauvre est éloigné de la misère mais […] le pauvre est séparé du miséreux par un écart de qualité, de nature1

Etre pauvre, rester digne. Chaque fois que l’on parle de très grande pauvreté on accrédite l’idée qu’entre ces deux états, il n’y aurait  qu’une différence de degré dans le dénuement, là où s’est produit en vérité une fracture radicale qui marque une différence de nature. La pauvreté n’est pas indigence. Elle nous apprend la valeur des choses quotidiennes. Elle nous apprend leur partage quand avec une certitude intime, nous comprenons combien elles sont indispensables à la vie. Accueillir par un sourire, offrir  une chaise, désaltérer avec un verre d’eau, partager le pain quotidien sont autant de gestes d’hospitalité. Ils n’ont guère de valeurs marchandes mais leurs valeurs d’usage sont infiniment précieuses car elles distinguent entre le vrai et le mensonger, un mensonger  fait de strass et de paillettes qui inondent les étals d’une abondance factice et étourdissante, fausses lumières du cliquant  qui aveuglent et profanent notre temple intérieur. « Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait un repaire de brigands !

La misère est une plaie sociale et une plaie morale

La misère accule l’individu à la déchéance. Un enfant chiffonnier obligé, parfois dès l’âge de cinq, six ans, d’arracher de la gangue pourrie des ordures ménagères, des bocaux de verre, du plastique ou des vieux cartons comme autant de pépites de survie, peut-il encore sourire à la vie ? Epuisé physiquement, nié dans sa dignité d’homme, le miséreux, individu acculé, réduit à tous les abandons, est dépossédé de lui-même. Or bien souvent, il suffirait d’un « modeste accroissement » de ressources pour qu’il retrouve une condition humaine.

Trop souvent hélas, les faits divers l’attestent, l’indigence conduit à la misère morale, « altération du caractère, de la volonté, de la lucidité, de l’esprit et de l’âme » Et cette double misère, physique et morale, devient comme l’observe avec pertinence Majid Rahnema, « l’ingrédient idéal dont se servent généralement les nantis pour arriver à leur fin. » Et de miséreux, l’individu ainsi contraint par la plus extrême nécessité déchoie et devient misérable !

Un reportage télé, diffusé il y a quelques mois, a montré des enfants des rues âgés de 12 ans à peine, devenus tueurs professionnels à la solde des mafias colombiennes de la drogue. C’est aussi dans cette misère-là que « tous les mouvements fascistes ou fascisants, populistes et fondamentalistes, que toutes les mafias puisent leurs recrues, transformant souvent cette masse aisément manipulée en ennemie potentielle de tous les pauvres du monde» Et c’est avec raison que Georges Bush, faisant preuve d’une lucidité inhabituelle, a déclaré que « le terrorisme se nourrit de la colère et du désespoir » Est-ce une explication suffisante ?

Selon Guillaume Le Clerc de Normandie, un poète du XIIIe siècle, les vices qui conduisent à l’enrichissement indu sont les mêmes que ceux qui animent les faux pauvres, « félons, envieux, médisants, orgueilleux et pleins d’envie et de luxure »

Mais comme le note Majid Rahnema avec une pertinence aveuglante pour qui regarde les faits sans préjugés et ni oeillères : « la misère morale des nantis, habillée de ses plus beaux atours et donc bien moins visible de l’extérieur, est paradoxalement plus pernicieuse que celle qui frappe les indigents : à l’obsession proprement pathologique du plus-avoir, au désir incessant d’accumuler pour soi et de retirer aux autres pour le seul plaisir d’exercer sur eux un pouvoir s’ajoutent des facteurs extérieurs tels que les nombreux critères de réussite sociale, l’impitoyable dynamique de la compétition, la règle d’or du profit à tout prix ou la marchandisation de toutes les relations humaines »

Apparemment un même processus sans fin, où la misère morale des uns provoque et asservit la misère physique des autres, conduit à l’enrichissement scandaleux d’une petite minorité et accule une masse immense à la TGP et à l’indigence : deux milliards d’humains vivent avec moins d’un dollar par jour, 352 millions d’enfants travaillent pour survivre ; un grand nombre d’entre eux n’ira jamais à l’école. Et n’est-ce pas ce même processus qui est à l’œuvre quand les très grandes entreprises –les TGE-  licencient pour accroître leurs profits déjà substantiels, provoquant chômage et exclusion ? « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent […] dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent Pour l’abbé Pierre « on ne possède pas un bien parce que l’on est capable d’en jouir mais si l’on est capable de le donner. Qui sait en jouir et ne sait pas le donner en est non le possesseur mais le possédé. »
 

La pauvreté, accès privilégié à la béatitude.

Aussi St Paul, dans son première épître à Timothée, recommande-t-il la modération « Lors donc que nous avons nourriture et vêtements, sachons être satisfaits Mais désigner l’indigence par l’expression « très grande pauvreté » génère une déplorable confusion entre misère et pauvreté. Si elle est maintenue, cette confusion dégradera l’idéal chrétien de pauvreté, ce juste milieu entre richesse et misère.

« Heureux, vous les pauvres,… » Ainsi s’ouvre la première des béatitudes ! Ne commande-t-elle pas l’accès à toutes les autres ? En effet, comment rester doux quand on s’engage, corps et âme, dans d’âpres compétitions  pour s’enrichir encore et encore ? Comment rester miséricordieux quand l’autre n’est plus un prochain, un frère mais un concurrent à supplanter, un adversaire à vaincre, un ennemi à abattre ?  « Que le meilleur gagne ! » Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette recommandation qui semble devenir la règle et l’unique mode d’emploi pour tisser les relations sociales ? Et nous l’avons tellement intériorisée qu’elle dicte nos comportements et nos attitudes.

Comment devenir artisans de paix quand l’économie, souveraine référence, est présentée, illustrée voire magnifiée comme un champ de bataille ! Un champ de bataille qui embrase la société toute entière ! Pour un gagnant combien de perdants ? Gagnant éphémère, gagnant vite amer car devant lui déjà se dressent de nouveaux concurrents, un nouvel adversaire ! L’idolâtrie de l’enrichissement perpétuel et sans limite mènera notre société à la ruine si par notre foi nous ne sommes pas capables de crier  halte à cette dérive  qui bafoue les vertus chrétiennes.  

Comment garder le « cœur pur » quand nous sommes en proie aux envies de richesses ? Ces envies suscitent jalousies, rivalités, conflits et désorganisent la société, en légitimant la violence faite à l’Autre, image de Dieu. Dans nos prières ne demandons à Dieu que « le nécessaire » dont parlait St Thomas d’Aquin,  ce « pain quotidien » et demandons-le fraternellement pour l’ensemble de la communauté humaine. « Notre Père…donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. »

Cette demande, pour prendre toute sa vigueur, ne peut se contenter d’être une prière contemplative. Elle nous invite à l’action pour que « soit faite Sa Volonté sur la terre. » Pour Don Helder Camara qui a quitté son palais épiscopal pour partager la condition des pauvres des favelas brésiliens, « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres ». A sa manière, il nous invite  à l’action. Pour le Père Pierre Tritz, autre champion de la pauvreté,  « quand vous travaillez pour un autre d’une manière désintéressée, c’est une prière et c’est même la plus belle qui soit. »  La prière est aussi action et Jésus nous y invite sans équivoque.

« Que me manque-t-il encore ? – Jésus lui déclara : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi » Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla  contristé car il avait de  grands biens »

Oui, « heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux »

Précarités

La mondialisation heureuse, sans entrave pour les capitaux, libres de spéculer sur la misère découvre son vrai visage. Crises et catastrophes se succèdent « en un enchaînement implacable » note un journaliste. Elles frappent les plus pauvres de plein fouet. La crise alimentaire a affamé près de cent millions de personnes supplémentaires portant à un milliard le nombre de personnes sous-alimentées. La crise financière dépossède d’innombrables ménages de leur épargne et dépouille les plus modestes de leurs biens. La crise économique menace des millions d’emplois en Europe et dans le monde. La confiance dans les dirigeants est entamée et l’avenir brouillé. La précarité ne cesse de monter, dévoilant ses multiples visages. Et partout, elle génère angoisse, misère et violences.
Dans les pays dits en voie de développement, le tissu social particulièrement fragile se déchire. Les états les plus pauvres, sommés par le FMI de rétablir les équilibres budgétaires, tailleront en priorité dans les dépenses sociales. Les familles se désagrègent et leurs enfants, victimes impuissantes abandonnent l’école pour grossir les troupes dépenaillées des  enfants des rues, enfants chiffonniers, enfants prostitués et autres enfants esclaves !

Comme une épidémie contagieuse, l’immense précarité du Tiers Monde atteint  aussi et de plus en plus fréquemment les populations occidentales.  Les taudis et bidonvilles qu’on croyait éradiqués, les fouilles dans les poubelles pour y trouver de quoi manger, réapparaissent chez nous. Aux Etats-Unis, plus de 12 millions de personnes vivent déjà dans les bidonvilles. Combien en France ?

Oui. « Des  pauvres, il y en a aussi chez nous ! » et malgré discours lénifiants et dispositifs rassurants, ils sont tous les jours davantage semble-t-il :  SDF, Rmistes, chômeurs, travailleurs à temps partiel, familles monoparentales et même enfants des rues !

Mais voyons-nous assez « l’enchaînement » qui lie implacablement  le sort des nations et des pays ? La précarité et la misère aujourd’hui sont mondiales ! La vitesse, les facilités de communication  effacent les frontières, rétrécissent les distances et accélèrent les processus. Les vagues successives de la crise financière en sont une triste illustration. Les océans et les montagnes ne constituent plus une protection contre les conséquences néfastes du sous-développement et de son cortège de précarités, de malheurs et de barbaries. Elles sont le terreau de tous les trafics inavouables : drogues, argent sale, migrations clandestines, marché de la prostitution, commerce des greffes d’organes, piratages et kidnapping. Le terrorisme y germe d’autant mieux qu’il se nourrit des révoltes et du sentiment d’impuissance.  

" Quand le marché appauvrit les populations, cela tend à exacerber les conflits. Des conflits naissent en permanence, pour les miettes du gâteau".Fruit de ces conflits, les migrations clandestines vers l’Eldorado européen et le travail au rabais voire au noir qui pèsent lourdement sur les salaires. Et quand cela ne suffit pas pour obtenir la modération salariale, les délocalisations industrielles vers le Tiers Monde prennent le relais et tirant profit de ces précarités, accélèrent les processus d’appauvrissement qui l’accompagnent ; chez nous elles provoquent tout à fois la  montée du chômage et perte d’achat. Ainsi la misère qui grandit en Occident  participe-t-elle du même mécanisme et surgit des mêmes comportements et attitudes que celle qui sévit dans le Tiers Monde : la cupidité des uns et le manque de transparence qui maintiennent la majorité dans l’ignorance des mécanismes en oeuvre.

 Aussi de grâce, n’opposons pas les pauvres de chez nous aux pauvres des pays sous-développés. Que notre générosité pour les uns et les autres affirme la fraternité qui lie tous les peuples de la Terre, notre commune patrie. Donnons pour aider ici, chez nous en France, et pour aider là-bas, aux Philippines ou dans tout autre pays du Tiers Monde. Sans nos dons, les associations et organisations humanitaires sont paralysées, elles qui agissent sur le terrain.

Certes, chacun ne peut donner au-delà de ses moyens. La mobilisation de toutes les ressources des ONG et associations humanitaires, la somme de tous les dons privés resteront insuffisantes pour lutter contre les multiples précarités. Devant les replis du chacun pour soi, la déclaration d’intentions du Millénium de réduire la pauvreté, aussi solennelle fut-elle, restera lettre morte.  Seule une politique coordonnée et active des états riches, si elle est portée à la hauteur des défis de la malnutrition, de l’analphabétisme et du sous-développement, vaincra la misère sur terre. « Encore faut-il que cet impératif soit ressenti par des couches de plus en plus profondes de la population des pays développés pour qu’il puisse prendre toute sa force. » affirmait-on déjà il y a 35 ans. Un an avant la fondation d’ERDA par le Père Tritz ! Depuis les précarités sont explosées. Dans notre monde globalisé, ni l’indifférence et ni le retranchement ne sont des  réponses acceptables pour vaincre les précarités. Toutes les précarités. Car « à qui on aura donné beaucoup il sera beaucoup demandé et à qui on aura confié beaucoup on réclamera davantage.»

Camille Gubelmann, Président d’ERDA CE
association relais de la fondation du Père Tritz

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