Témoignage de Vie / Missionnaire en
Mauritanie : parcours
Marc, nous profitons de
ton passage à Sarreguemines
pour en savoir un peu plus sur ce qu’est ta mission en
Mauritanie. Qu’y
fais-tu ?
- Voilà maintenant neuf ans
que je vis en République Islamique de Mauritanie, un pays
saharien de l’Afrique
de l’Ouest, grand comme deux fois la France pour deux
millions et demi d’habitants, tous
musulmans. Les chrétiens sont peut-être trois ou
quatre mille, dont deux tiers
de catholiques. Durant six ans j’ai vécu
à Nouakchott, la capitale, dans le
cadre de la paroisse cathédrale, seul lieu de culte
non-musulman de la ville.
C’est là que j’ai
« appris le métier »,
deux ans comme vicaire, puis
quatre comme curé.
Qu’en
retiens-tu ?
-
L’essentiel ce sont
évidemment les rencontres, les faits de vie et les
personnes,
mais cela comment
le raconter ? Par ailleurs, il y a aussi des axes majeurs que
je
peux
retenir quant au travail missionnaire lui-même. Parlons de
trois
d’entre
eux : faire l’unité, annoncer la Parole
de Dieu et
promouvoir l’entraide. J’ai pu découvrir
le
rôle du prêtre comme celui qui cherche à
travailler
à l’unité de la communauté
chrétienne alors que la diversité
était un
véritable challenge : diversité
d’origines,
d’âge, de couleurs, de
cultures, de langues, de pays. Or l’unité vient
principalement de l’écoute
personnelle et communautaire de la Parole de Dieu. Cela se fait en fait
de plusieurs
manières : dans l’homélie, par
le caté
des enfants mais aussi des
catéchumènes adultes (on en avait environ 35),
par des
cours bibliques. Le
ministère du prêtre est d’être
au service de
l’Evangile ! Enfin j’ai pu
découvrir le lien intime entre la vie de
l’Evangile et la
nécessaire attention
aux pauvres. Au-delà de l’idée, cela
engage tout de
suite dans une
disponibilité, des heures d’écoute et
de
rencontres, et parfois des gestes
concrets d’entraide. L’aide que j’ai pu
recevoir en
Lorraine a parfois servi à
cela. Mais pour que cette dynamique dure il fallait aussi trouver une
source de
financement local, sur ce point le plus réussi fut la remise
en
routed’une
kermesse ce qui permit à la fois de s’amuser et
d’aider. Mais que de
travail !
Et ensuite ?
Quel fut ton travail depuis trois
ans ?
Au bout de six ans, j’ai été
remplacé par deux prêtres
sénégalais prêtés par leurs
diocèses. Pour moi
l’année fut consacrée à des
remplacements : six mois à Nouadhibou, port du
nord du pays qui a fait parler de lui cet hiver car ce fut le point de
départ
de nombreux migrants vers les îles Canaries. Jusque
là ils espéraient amasser
assez d’argent pour tenter leur chance sur un vrai bateau,
mais les prix
prohibitifs (2000 à 2500 dollars US) auxquels on est
arrivé dans les dernières
années a poussé les candidats à
trouver d’autres solutions. Depuis
l’été
dernier certains se cotisent pour acheter des pirogues, moteurs,
gasoil, GPS et
tenter le coup à leurs risques et périls.
L’aventure (c’est comme cela que l’on
nomme là-bas le fait de se lancer sur la route de
l’exil) s’est démocratisée en
ce sens qu’elle est devenue moins chère, avec
entre 100 et 200 dollars on peut
maintenant essayer… La suite on la connaît,
puisque la presse en parle
régulièrement. Mais les
décès en mer cet hiver furent
nombreux… et ce n’est pas
fini. Après Nouadhibou ce furent encore quelques mois
à Dakar, dans le Sénégal
voisin pour un remplacement dans un poste financier.
Et
maintenant où es-tu ?
Depuis deux ans je suis à
Atar, une petite ville du centre-nord de la Mauritanie. Nous
y sommes 7 à la messe le dimanche pour 25000 habitants.
Certaines personnes de
passage nous y comparent parfois à ce que Charles de
Foucault avait voulu vivre
au Sahara il y a cent ans. Evidemment les contextes sont
différents, mais
l’image dit quelque chose de vrai.
Actuellement, je
définis le sens de notre
présence selon quatre orientations principales. La
première est celle d’être
des priants au milieu d’un peuple de priants. Le contexte du
désert et de
personnes, musulmanes, profondément attachées
à leur foi, nous renvoie à notre
propre vie de croyants et au cœur de notre foi,
c’est à dire, avant tout, à notre
relation à Dieu. Le missionnaire est avant toute autre chose
un amoureux de
Dieu !
En deuxième lieu j’insiste sur la
nécessité d’accorder notre vie
à
l’Evangile. Ce n’est pas tant un programme de
travail qu’une ouverture
permanente à la nouveauté et aux défis
qui surgissent jour après jour :
une rencontre, des visages, une initiative à prendre, un
temps d’écoute,
l’expérience du pardon, d’un conseil.
Plus que l’expérience pastorale de
prêtre
il y a là peut-être tout simplement le
défi d’être frère de ceux que
l’on
rencontre, si différents et souvent si proches. Je rejoins
ici le troisième
aspect, nous cherchons simplement à être des
signes de l’amour de Dieu là où
nous sommes.
Parfois cela se fait par des gestes précis, ou
par un métier (là
où je vis deux religieuses travaillent auprès des
enfants malnutris, moi-même
j’anime une bibliothèque), mais plus largement
cela se manifeste dans la
totalité de la vie par une manière
d’être. Enfin, quatrièmement, - et
c’est la
raison qui a poussé mes supérieurs à
m’envoyer en ce lieu précis, en accord
avec l’évêque – il y a
l’étude et l’enseignement. Ce que je
voudrais appeler le
service de l’intelligence. Je crois que c’est
l’évêque de Strasbourg qui dit
qu’on ne peut pas aimer vraiment ce que l’on ne
comprend pas.
J’ai donc été
chargé de mettre en place une petite structure de formation
pour le diocèse
afin d’y former les nouveaux arrivants (prêtres,
religieuses, volontaires
laïcs) aux réalités originales du pays.
J’ai donc pour tâche de faire de la
recherche, de synthétiser et d’initier les
nouveaux à la langue la plus parlée
là-bas (hassaniya), aux coutumes, à
l’histoire, à l’islam, etc…
J’apprécie ce travail car il me replonge dans une
recherche intellectuelle mais surtout parce qu’il cherche
à faire aimer davantage
les habitants du pays où je vis. N’est-ce pas le
minimum que l’on puisse
demander d’un missionnaire ?
(Interview
réalisée le 26 août 2006 avec Marc
BOTZUNG, spiritain, originaire de Neunkirch)
Année 2007 :
articles parus en juin dans les " nouvelles diocèsaines "
Année 2008 : Un' was neïes ?
(= quoi de neuf, en dialecte
francique de Sarreguemines)
Extrait de la lettre du 22 février 2008 de Marc Botzung
Je viens de finir une série d'enseignements divers qui ont
occupé mes six derniers mois. [...]
En fait à travers la variété de ces
occupations il y a me
semble-t-il un même désir de connaître,
de dialoguer et de faire comprendre
l'autre dans tout ce qui fait sa personnalité et son
identité (langue, culture,
religion). Parce qu'il est difficile d'aimer ce que l'on ne comprend
pas du
tout. Au fil des ans j'ai découvert que j'avais du
goût pour transmettre ces
réalités qui me tiennent à coeur. Plus
que de transmettre un savoir il me
semble qu'il s'agit d'initier avec tout ce que cela signifie en terme
de
transformation de soi, de découvertes et de relations avec
les personnes. [...]
Pour les
mois à venir, c'est-à-dire jusqu'à
l'été, je vais essayer de terminer quelques
recherches entamées et me préparer à
mon retour en France. [...]
Plusieurs
personnes m'ont dit ne pas comprendre pourquoi je rentrai et ce que
j'en
pensais. Cela me permet de m'expliquer un peu. Mon retour m'est
demandé par mes
supérieurs religieux, lesquels ont
déjà retardé –
intelligemment ! - mon retour
prévu plus tôt. Par rapport au travail de longue
haleine fourni au sujet des
réalités originales de la Mauritanie, ce n'est
pas raisonnable d'aller planter sa tente
ailleurs. Mais d'un autre côté, après
13 ans d'absence de France (2 années à
Rome et 11 en Mauritanie), il y a du sens à relever un
nouveau défi. Défi du
déracinement d'abord, d'une réadaptation aux
cadres de pensée européens ou
hexagonaux d'autre part, d'un travail probablement très
différent enfin. Dans
les avions on annonce dans de telles situations :
« Veuillez attachez vos
ceintures car nous entrons dans des zones de turbulences
! » Mieux vaut
aborder un tel passage à 41 ans qu'à 50 ou plus.
En fait, ce qui m'attend c'est
d'abord de savoir remettre mon sort « dans les mains
de Dieu » (selon
l'expression wolof : ci loxo Yalla), ce qui vaut le coup
d'être (re)fait
de temps en temps. Ceci dit, il reste clair que je ne renonce pas
à l'Afrique !
Et que j'envisage mon service en Europe comme temporaire. La
difficulté
à trouver des volontaires pour vivre le genre de mission qui
me plaît suffit à
affirmer cela avec force et conviction. [...]
La
situation du pays. 2007 fut l'année des permières
véritables élections
démocratiques du pays (indépendant depuis 1960)
au niveau du chef de l'Etat.
[...]
En novembre
2007 des émeutes liées aux augmentations des prix
(blé et dérivés, pétrole et
dont tout ce qui est transporté,
électricité) agitèrent de nombreuses
villes du
pays. Il y a là le signe que les plus pauvres effectivement
n'arrivent plus à
subvenir au minimum (d'abord manger, ensuite se loger, s'habiller, se
soigner)
et sont donc étranglés, mais le fait que ces
mouvements soient partis de zones
rurales pour s'étendre ensuite au pays en entier laisse
penser également qu'il
y eut là une bonne part de manipulation de la part des
tenants de l'ancien
régime. Nest-ce pas une manière de montrer que
l'arrière-pays leur appartient
toujours et que le gouvernement doit composer avec eux s'il ne veut pas
être
menacé ? La période de grâce des
lendemains d'élections est aujourd'hui passée
et les réflexes anciens ont tendance à reprendre
leurs droits. Les espérances
liées à la démocratie
étaient d'abord
des espérances d'une amélioration (rapide) des
conditions de vie, or
l'impression actuelle est plutôt inverse.Une certaine
impuissance à changer la
donne est par ailleurs perceptible. Les ressources du
pétrole sont très
largement en dessous de celles espérées et
annoncées. Au niveau d'Atar le maire
élu en automne 2006 a
démissionné il y a trois mois arguant qu'il
n'avait pas les moyens (dont
finances) de faire quelque chose. Au niveau national, c'est
plutôt la mise sur
le devant de la scène de prises importantes de drogue (plus
de 600 kg de cocaïne à
Nouadhibou et plus de 800 kg
à Nouakchott) qui font difficultés car elles
n'ont pour le moment abouti à
rien, comme si les ténors étaient intouchables.
[...]
Depuis deux
mois, c'est toutefois l'insécurité de type
terroriste qui a fait l'actualité et
vous en avez sûrement ententdu parler. [...]
Cependant
le phénomène terroriste aujourd'hui reste tout
à fait marginal en Mauritanie, mais
la capacité de nuisance pour la vie du pays est
énorme. Sur le fond, la force
de l'extrémisme (celui là ou un autre) est
d'abord de proposer une vision
(erronée) du monde, et une vision qui débouche
sur des actions qui sont vues
comme des remèdes aux maux. A une telle alternative, il faut
évidemment
envisager des solutions sécuritaires, mais il faut tout
autant travailler à la
racine du mal. Lutter contre les injustices, oeuvrer pour le respect et
la
dignité de chacun quel qu'il soit, croire au dialogue. Le
rayonnement actuel de
notre bibliothèque et les contacts qu'elle permet
auprès des lycéens de la
ville comme auprès des enseignants me semble un petit
exemple positif en ce
sens. Il ne s'agit pas simplement de chercher à promouvoir
du savoir et des connaissances,
mais d'abord de rencontrer des personnes, de créer du lien
et de poser des
ponts entre les mondes qui nous séparent. Ce n'est pas
forcément différent des
engagements de tant d'entre vous à qui j'envoie ce mot et
qui oeuvrez dans le
même sens.
Je vous
redis mon amitié et mon union de prière.