A qui devons-nous manifester notre compassion
et quel sens donner à cette action ?
Etre bénévole c’est évidemment aider les autres, offrir gracieusement son temps. Etre donateur c’est donner, la dénomination même de cet acte l’indique, c’est donner une part de ses biens ou une part de son argent.
Ces actes sont fréquents et apparaissent « normaux » dans un cadre communautaire comme la famille ou le voisinage, un cadre où chacun connaît chacun. Donner dans un cadre citoyen local ou même national est compris voire revendiqué comme un geste de solidarité envers des concitoyens dans la nécessité. Mais au-delà ? A qui d’entre nous surtout quand nous collections de l’argent n’a-t-on pas objecté, parfois de manière abrupte : « Des pauvres, il y en assez aussi chez nous ! » illustrant la distinction implicite faite entre les pauvres à aider, ici, et ceux de là-bas, à ignorer, parce que trop loin, trop différents, trop autres. C’est vrai, ils sont 80 millions dans l’Union Européenne (soit 16 % de la population) vivant en dessous du seuil de pauvreté, et 43 millions seraient menacés de pauvreté alimentaire. Et pendant ce temps, le lait est répandu sur les chaussées et dans les champs. Cherchez l’erreur !
En Afrique de l’Est, la sécheresse affame et en Asie les catastrophes naturelles dévastent les êtres et les paysages. Chômage et sous-emploi maintiennent plus de 3 milliards d’humains, la moitié de l’humanité sous le seuil de 2 ,5 $ par jour et par personne. Soit environ 320 €/mois en PPA pour une famille de 6 personnes. Admirez la précision et l’expertise du statisticien ! A 2,60 $ accèderait-on à l’aisance et à 5 $ à l’opulence ?
Aujourd’hui, la pauvreté et la misère s’étendent sur la terre entière. Elles sont une facette « collatérale » de l’économie mondiale qui façonne actuellement « l’interdépendance [...] entre les hommes et les peuples » Dès lors est-il encore légitime de distinguer entre ces centaines de millions d’affamés et de miséreux condamnés à une vie indigne et nos pauvres à nous? Travailleurs pauvres, chômeurs de longue durée, Rmistes, SDF,…pauvres et miséreux du Tiers Monde, tous sont classifiés, répertoriés et réduits par les observatoires patentés à d’abstraites unités statistiques, individus interchangeables dépouillées du poids de leur vie, de leurs peines muettes et de leurs joies fugitives. Sans voix, sans visage, sans vécu, sans consistance ! Ainsi sans réalité physique pour les décideurs, les inclus, ils sont devenus personnes.
Pourtant plus que tous les autres, ils ont besoin d’une identité, d’une main secourable, d’un sourire, d’un signe qui restaure leur statut humain.. Ne devons-nous pas nous mobiliser pour les aider tous, sans distinction ? Par le jeu d’une mondialisation sans coeur et d’une concurrence féroce, la pauvreté là-bas, c’est aussi, et chaque jour davantage, la pauvreté d’ici. Gardons cette réalité gravée dans nos cœurs et nos consciences !
Cet immense foule de pauvres confondus dans une pauvreté standardisée, aseptisée, politiquement acceptable, moralement anesthésiante, questionne le théologien allemand Johann-Baptist Metz : « Mais aujourd'hui : comment cet esprit [de compassion] fait-il face aux tempêtes de l'anonymat qui exclut le contact visuel et qui est le propre de la globalisation planétaire ? »
Chers amis, face à cet océan de pauvreté et de souffrances, vous vous êtes certainement posé la question « Qui donc dois-je aider ? »
Ou « Qui donc est mon prochain ? » Question fondamentale que le docteur de la loi dans la parabole du Bon Samaritain adresse à Jésus. Mais question posée à rebours Redressons-la comme l’a fait Jésus « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands? »
Oui !
« De qui sommes-nous donc les prochains ? » Tout comme le voyageur
compatissant, nous ne choisissons pas à qui nous devons porter aide et
assistance. Les circonstances de la vie,
(simples coïncidences ou hasards providentiels ?), multiplient à l’infini
les possibilités de nous rapprocher des
victimes, meurtries par la violence sociale, abandonnées par leurs
« semblables », laissées au bord du chemin. Notre liberté de choix
cependant demeure entière et, à tout moment, déviant le regard, liberté est
laissé à tout un chacun, passant indifférent ou affairé, d’aller sa route
refusant le chemin difficile qui mène à la Vie.
Chers amis, nous avons écouté le Père Tritz. Son chemin nous mené jusqu’au cœur des bidonvilles de Manille. Et c’est lui qui nous désigne les blessures humaines, c’est lui qui nous a rapprochés des Philippins, ses compatriotes bien qu’ils vivent à des milliers de kilomètres d’ici. Ils étaient ses prochains. Par sa venue, dans ses conférences, dans ses livres il nous a invités de partager la charge avec lui, de les choisir comme prochains. Il est leur médiateur comme le sont devenus les présidents des associations qui soutiennent son œuvre et agissent ici en Lorraine.
Aider les pauvres, les exclus, les dépossédés des pays pauvres, ensevelis sous l’anonymat d’une misère endémique, soutenir une lointaine fondation qui leur porte secours, ne va pas donc de soi, tant l’éloignement les rend invisibles et inaudibles. Ils sont les victimes coutumières de toutes les insuffisances sociales et les victimes ordinaires des catastrophes dites naturelles. Ainsi dans Manille et les provinces adjacentes ravagées par le typhon Ketsana, ce sont les plus pauvres qui sont touchés « Nos familles ont des moyens très faibles, nous écrit Mme Weng Martinez qui travaille depuis longtemps avec le Père Tritz. et le peu qu'ils possédaient, a été emporté par les flots, ils n'ont pratiquement plus rien. Un rapport reçu hier d’ERDA Manille, nous apprend que dans le seul barangay de Bagong Silangang à Quezon City qui compte 18 000 familles, on dénombre 3500 familles touchées par le typhon et plus 400 dont les maisons ont été emportées par les flots. « Ceux des occupants qui ont survécu, sont très reconnaissants à Dieu d’être encore en vie » nous précise Weng Martinez. Il y a tellement de gens qui ont faim et qui sont désolés et désespérés. » ajoute-t-elle.
D’ailleurs que pèsent les vies d’un milliard d’êtres souffrant de faim, privés d’un accès à l’eau potable, dans la balance de l’opinion mondiale ? Quand elle n’est pas donnée en spectacle, leur souffrance et leur désespérance sont la plupart du temps occultées par les grands médias qui détournent l’émotion vers le futile et l’insignifiant, mettant en scène la vie et la mort des stars et des « peoples » ou, narrant dans le détail les méandres de leurs affres psychologiques. Le sentiment de compassion qui prend naissance dans l’émotion légitime devant la souffrance d’autrui est ici dévoyée, avortée au moment même de sa cristallisation, par un nouvelle souffrance donnée en spectacle.
Le Père Tritz en a pleinement conscience. « Il est extrêmement difficile de faire comprendre à nos contemporains, rappelle-t-il que s’ils veulent VRAIMENT apporter une réponse au problème de la faim ou à celui de l’analphabétisme, une tâche de longue haleine les attend, ou attend en tout cas ceux qui ont choisi d’être leurs interprètes ou leurs porte-parole auprès des hommes, des femmes ou des enfants dans le besoin. » Se mobiliser sur la durée et rester fidèle à l’engagement initial s’avère ainsi encore plus malaisé. Cette difficulté éclaire sous un angle précis une des missions primordiales des nombreuses associations humanitaires ou caritatives : informer sans relâche sur l’injustice de l’organisation sociale actuelle, sur les disfonctionnements économiques qui alimentent la misère, alerter sur la morbidité de l’esprit de compétition ; celui-ci opposant individus et groupes, exaspère l’individualisme, ruine la solidarité et nie l’universalité fondamentale entre peuples, cultures et continents. Elle empêche la fraternité de prendre son essor.
St Jean nous appelle à aimer « ni de mots ni
de langue, mais en actes et en vérité ». Le Père Tritz à son tour,
nous a invité à cet acte d’amour de pure générosité qui est une ode à
l’humanité : « Quand
vous travaillez pour un autre d’une manière
désintéressée, c’est une prière, et
c’est même la plus belle qui soit » Et
en cette matière, il est primordial que le travail commencé soit mené à son
terme.
La fidélité à l’engagement initial s’inscrit dans la
démarche si admirable et si profondément humaine du bon Samaritain, un voyageur
ordinaire de la vie. Par sa vigilance, il indique que les premiers soins ne
suffisent pas.
Il […]le chargea sur sa monture,
le conduisit à une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, tirant deux
pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit : « Prends
soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le
rembourserai quand je repasserai »
Le Samaritain donne
son temps et son argent et surtout il inscrit sa sollicitude dans la durée.
L’autre, la victime, devient ainsi encore plus proche même dans l’éloignement
physique puisqu’il devient une partie de lui-même.
Le Père Tritz ne dit et ne fait pas autre chose quand
il déclare que « La compétence et
la régularité dans l’alimentation financière des œuvres sont les deux
techniques clés qui sous-tendent l’action d’ERDA il y va de la crédibilité de
ce que nous faisons pour et avec les enfants. Il serait injuste de commencer
quelque chose avec eux et de les lâcher en chemin sous prétexte que nous
n’aurions plus d’argent » En
son nom, merci chers amis pour votre régularité dans cette indispensable
alimentation financière.
Aimer en actes et en vérité c’est agir en pleine conscience, en pleine liberté donc, pour la justice en refusant la violence, c’est agir avec générosité en soignant les dévastations dont la violence et de la misère stigmatisent les êtres, c’est agir pour améliorer leurs conditions de vie. Ce qui hier était la mission d’ERDA avec le Père Tritz et qui le reste aujourd’hui avec le Père Johnny GO, sj qui a pris la relève du Père Tritz.
Cependant une partie de cette vérité ne s’affiche guère publiquement, bien souvent par humilité ou discrétion du bienfaiteur. C’est la plus essentielle pourtant car « C’est le don qui exprime et réalise la dimension de transcendance » de l’homme et permet d’espérer en un avenir plus heureux pour les plus démunis. Les immenses élans de générosité et d’entraide pour lutter contre les catastrophes ou les grandes causes médicales, malgré les dévoiements dont ils sont parfois l’objet, en sont des illustrations éloquentes. Ils peuvent difficilement s’expliquer par l’angoisse de subir la même épreuve, par la seule application de la règle d’or :
« Ce que
vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement[1] »
Comment mieux exprimer cette puissance transcendante du don que par la belle parole d’un donneur d’organe qui a offert son rein à un inconnu « J’ai le sentiment d’être devenu meilleur. J’ai fait quelque chose de ma vie[2] » Le Père Tritz nous fournit une clé essentielle pour expliquer ce jaillissement du don, et donne à comprendre son engagement et parcours exemplaire. Parlant des ses parents, il a dit « Je crois que j’ai reçu tant d’amour de leur part que je peux maintenant passer ma vie à en donner »
Cette abondance d’amour est la source de ces élans de générosité qui sont d’abord aptitude à comprendre la souffrance d’autrui et à partager ses émotions, ses peurs, ses blessures, ses humiliations et aussi ses révoltes contre l’injustice subie. Et par delà l’émotion, transformer ce partage en dons et actions bénévoles.
Les engagements des champions de la pauvreté sont une aspiration absolue vers la paix, la justice et le bonheur de tous les hommes. Ils sont résolument du côté des plus faibles et des plus pauvres avec qui ils partagent espérances, échecs et réussites. Engagements exemplaires surtout car ils invitent à l’imitation, à l’apprentissage social et au renforcement de la spontanéité altruiste si nécessaire dans notre monde d’inégalités, criantes d’injustice tolérées et de misères ignorées
La pauvreté, échec social de l’individu au service unique de son égo ou indispensable école de d’humanisme et de transcendance ?
« Les pauvres sont les maîtres de notre existence puisqu’ils nous provoquent à vivre notre consécration baptismale[3] à chaque instant si nous savons ouvrir nos yeux et nos cœurs » a confié il y a 20 ans, le Père Tritz à Jean Claude Dargaud.
Les pauvres nous les avons avec nous en profusion sur tous les continents y compris en Europe. Les aides qui leur sont destinées restent tragiquement insuffisantes. Et la promesse du millénaire proclamée en l’an 2000, de réduire la pauvreté de moitié en 15 ans se révèle tous les jours davantage être une illusion et surtout une grande hypocrisie.
« Des pauvres vous en aurez toujours avec vous,
et, quand vous voudrez, vous pourrez les secourir ;[4] »
Y a-t-il manière plus concise de dire que le don authentique est un acte jaillissant de la liberté. Il importe que nos amis philippins que nous accompagnons dans leur magnifique travail auprès des enfants démunis et de leurs familles, connaissent et mesurent la sincérité et l’authenticité de notre générosité, totalement désintéressée, totalement gratuite, totalement libre. C’est dans cette gratuité intégrale que notre soutien commun aux plus faibles puise sa force mobilisatrice. La force entraînante de l’amour « en actes et vérité » est fondée sur la sincérité du don et du partage transformant chacun en authentique prochain des autres, de tous les autres humains. Le sens profond de notre commune action avec Manille n’est-il pas de participer à l’accélération du processus psychologique qui fait prendre conscience aux hommes d’origines différentes de l’unité profonde de l’humanité ?
Une prise de conscience universelle doit accompagner et se
superposer à la globalisation économique et sociale en cours à vitesse
accélérée. Une prise de conscience indispensable, urgente pour stopper la folle
course vers l’épuisement de terres et des ressources et l’effondrement de notre
civilisation. Une prise de conscience reconnaissant comme évidente la nécessité
de partager entre tous le bien commun, notre habitat terrestre et ses fruits.
Car « Le
risque de notre époque réside dans le fait
qu’à l’interdépendance déjà
réelle
entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction
éthique des consciences
et des intelligences dont le fruit devrait être
l’émergence d’un développement
vraiment humain.[5] »
Continuons à participer avec nos modestes moyens et par nos actions à cette prise de conscience et à cette émergence !
[1] Lc, 6 – 31
[2] Cité dans « L’esprit du don » de Jacques Godbout – édition la Découverte – 1992 –page 131
[3] ou notre conception de la fraternité
[4] Mc ; 14 -7
[5] Encyclique
Caritas in veritate