Les apôtres ont peut-être connu cette
tentation, la tentation de rester entre eux, derrière les portes fermées, et de
ressasser avec nostalgie le souvenir de tout ce qu’ils ont vécu en compagnie de
Jésus. Mais l’ange les rappela à l’ordre : Galiléens,
pourquoi restez-vous là à regarder le ciel?
Non,
il ne s’agit pas de rester là, à regarder avec nostalgie le ciel où le Seigneur
s’en est allé. Il s’agit d’aller accomplir la mission confiée : Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans
toute la Judée
et la Samarie
et jusqu’aux extrémités de la terre.
A relire « la prière
sacerdotale » de Jésus, la veille de sa mort, on peut se rendre compte
qu’il redoutait que ses disciples ne soient
tentés de fuir le monde et de négliger la mission pour laquelle il les a
choisis. Dans cette prière il dit à son Père : Père, de même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai
envoyés dans le monde ; je ne te demande pas de les retirer du monde mais
que tu les gardes du Mauvais... (Jn
17, 18.15).
Oui,
sous prétexte de se « garder
du Mauvais », le chrétien peut être
tenté de se tenir à l’écart d’un monde
qu’il juge pourri. Mais s’il veut être fidèle
à Jésus Christ, il doit au
contraire se dire qu’il n’a pas le droit de déserter
le monde dans lequel il
vit. Car le Seigneur lui a confié une mission : proclamer la
Bonne Nouvelle et lui porter témoignage.
Le chrétien rend incontestablement
témoignage à l’Évangile, quand il s’active au service des pauvres et des
malheureux. Il ne peut pas oublier que Jésus a dit : Tout ce que vous
avez fait pour eux, c’est à moi que vous l’avez fait, et tout ce que vous
n’avez pas fait pour eux, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
Mais la mission du chrétien ne s’arrête
pas là. Le christianisme n’est pas une simple organisation humanitaire parmi
d’autres. Même s’il ne doit pas rester là à regarder vers le ciel, le chrétien
doit tout de même avoir les yeux tournés vers le ciel, où le Christ s’en est
allé. Le chrétien, en effet, sait que Dieu appelle tous ses enfants à partager
la destinée du Christ glorifié auprès de son Père.
Et pas seulement le chrétien, mais la
création toute entière. La création tout entière, dit saint
Paul, aspire de toutes ses forces à voir
cette révélation des fils de Dieu ;.... elle garde l’espérance d’être, elle
aussi, libérée de la dégradation inévitable, pour connaître la gloire des
enfants de Dieu (Rom 8, 19-21).
C’est nous, les croyants, qui sommes porteurs
de cette formidable espérance. Et nous témoignons de cette espérance quand,
laissant là nos occupations terrestres, nous nous rassemblons pour fêter
« les réalités d’en-haut ».
C’est un témoignage essentiel. Car
beaucoup de nos frères, prisonniers de notre société matérialiste, sont sans véritable
espérance. En effet, quelle espérance le monde leur propose-t-il ? Face à la mort surtout ? Aucune.
Or sans l’espérance en une destinée
au-delà de cette vie, notre existence n’a pas de sens, devient absurde.
Rejeter, nier cette espérance, revient
à affirmer que le sort des héros (souvent méconnus) du devoir, du dévouement et
celui des profiteurs, des voleurs, des violeurs, des brutes et des canailles,
sera exactement le même. Tous finiront
dans la même fosse commune, à jamais mélangés, unis dans la même décomposition.
C’est pourquoi le Concile
affirmait : Lorsque manque […] l’espérance de la vie éternelle, la
dignité de l’homme subit une très grave blessure, comme on le voit souvent
aujourd’hui, et l’énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la
souffrance reste sans solution : ainsi, trop souvent, les hommes s’abîment dans le désespoir. (Vatican II, Gaudium et Spes §
21)
En célébrant l’Ascension du Christ, à
la destinée duquel nous sommes associés, nous témoignons devant nos frères
- que notre existence - et donc que leur existence -
n’est pas prisonnière de ce monde caduque,
- que nous ne sommes nullement
condamnés à disparaître à tout jamais dans le trou de nos tombes ou les flammes
des fours crématoires.
- mais que notre existence a une
dimension transcendante, une dimension d’éternité.
C’est un immense service que nous
rendons à nos frères.
Le chrétien, quand il célèbre le Christ
mort, ressuscité et monté au ciel, tient allumé la lampe qui éclaire le destin
des hommes, surtout celui des plus éprouvés.
C’est un service aussi indispensable
que la lutte contre les malheurs, car le
plus grand malheur des malheureux serait d’être privés de toute espérance.
P. Charles Stierer