Interview du P. Pierre Tritz
par Laurence Clément journaliste à Sarre- hebdo

Mon père je dirai d’abord que ce livre
est un beau
témoignage dans un milieu où les gens
galèrent au quotidien ; on passe du
sourire à la gorge serrée. Qu’est ce qui
a tellement changé dans les banlieues par rapport
à ce qui se passait il y
a 20 ans ?
Aujourd’hui la situation est
beaucoup plus dure qu’il y a 20 ans , le mélange
pluri culturel et pluri
ethnique est plus important ; dans le passé le
prêtre rassurait, les
immigrants italiens ou polonais avait la même culture de base
catholique , ce
n’est plus le cas aujourd’hui dans le nouveau
phénomène d’immigration. Par
exemple dans le 93 on recense 143 nationalités
différentes, toute la planète au
pied des tours, vivre ensemble devient difficile mais c’est
aussi une chance et
une richesse. Il ne s’agit pas de voiler les
difficultés mais avoir tous ces
pays à notre porte devient une richesse lorsque la confiance
est là.
Est
ce que le
fait de venir d’une famille modeste
vous aide à mieux comprendre les autres ?
Mon père était cheminot,
maman était mère au foyer, ce qui
à mes
yeux est un vrai métier.
Bien sur je suis resté
fidèle à mon passé, sans
connaître toutes les difficultés que je peux
rencontrer aujourd’hui je peux dire qu’on a
vécu mais pas survécu, je n’ai pas
connu la misère.
La famille est le lieu où se transmettent les
valeurs, comment avez vous réussi à les
transmettre en banlieue ?
Tout d’abord il faut être clair,
on n’assène pas les valeurs mais on essaie de
faire passer des choses.
Deux épisodes forts dans ma
vie vont éclairer mon propos.
Le premier, lors d’une
rencontre en catéchèse de première
communion, enfants et parents réunis, à16 h
après l’école voit arriver une femme
qui venait de se faire battre par ses enfants.
Grand silence. Mais pour
beaucoup la question des parents déboussolés, des
rapports d’éducation entre
parents et enfants se posait de façon cruciale,
l’apprentissage du métier de
parents a abouti à la mise en place de
lieux d’écoute et de paroles.
Il faut saisir les occasions
qui se présentent pour avancer avec les hommes et les femmes
à ce moment là. La
religion n’est pas première, l’autre est
premier à cet instant là.
Le deuxième épisode est une
rencontre avec une jeune femme qui voulait avorter. Ce fut un passage
difficile, comment trouver les mots dans cette situation pour dire mon
opposition.
Il n’était pas question pour moi de cautionner
l’avortement mais pour cette
jeune fille il n’était pas question de garder
l’enfant. Ce fut d’abord pour elle
une prise de conscience entre avortement et contraception, il
m’a été donné de
l’aiguiller vers des personnes compétentes
Mais le geste qu’elle pose
est son geste, c’est sa liberté et sa
décision, il fallait respecter cette
liberté. Je l’ai accompagnée dans la
tristesse.
Quelques
temps après cette
même jeune femme a de nouveau été
enceinte, je
l’ai à nouveau accompagnée, elle
m’a invité à
l’échographie, le
médecin m’a pris pour le père. Voir ce
bébé a
été un merveilleux cadeau. Et plus tard
quand j’ai quitté le presbytère, elle
m’a donné la photo de la deuxième
échographie.
« Mettre des mots sur
les maux » c’est au quotidien, cela ne se
commande pas, lorsqu’une
confiance s’établit, on peut dire des paroles et
dire = libère. Mettre en
mots libère des maux
Etre prêtre c’est aussi cela
être à l’écoute quotidienne,
rire et pleurer, être un des leurs et on se
révèle
alors tel que l’on est, grandeur et richesse de
l’être humain. Les personnes
grandissent à travers nos rencontres et nous grandissent.
Les coups de gueule,
le dialogue et les confrontations font avancer. Le front contre front
libère
des choses magiques.
La Bible est
– elle
une grande aide ?
C’est une parole, la Parole de Dieu. Elle n’est
pas une parole dans le ciel, il s’agit de la prendre et de la
croiser avec la
vie des hommes. Elle éclaire aussi la vie, la lire, la
méditer, la ruminer,
qu’elle entre en moi. Elle est libre, ce n’est pas
une drogue.
Si elle m’habite, elle peut
aussi habiter les personnes que je rencontre. Elle est au coeur de nos
quartiers, elle est incarnée.
Elle est universelle, au
pied des tours il y a des partages d’évangile.
Cette Parole est aussi un
glaive, elle est dangereuse car elle établit la
justice en posant des actes graves.
L’oraison fait partie
intégrante. La prière ne doit pas occulter
l’agir. Elle peut parfois entrer en
concurrence. Je prends un exemple de situation qui m’est
arrivé. La livraison
d’une banque alimentaire devait se faire
au moment ou je devais célébrer un office avec
les fils de la Charité. Eh bien de commun
accord ce jour là je ne célébrais pas
mais distribuais des produits aux
nécessiteux. « il faut d’abord
cuire le pain noir avant la
pâtisserie »
On dit que les
banlieues se sont vidées des classes
moyennes ; quelles sont les conséquences ?
Ce sont aussi des militants,
des chrétiens, des communautés religieuses qui
sont partis. Des villes avec 50%
de chômage sont de véritables bombes.
L’absence de mixité sociale rend la
situation très compliquée. La réponse
par implosion des grandes barres n’est
pas vraiment une réponse car on retrouve les mêmes
problèmes dans les habitats
de dimension plus réduite
J’ai vu des gens pleurer
lors de la disparition de ces immeubles car un pan de leur histoire
part dans
la poussière ; le nouveau bâti
et
la violence de l’implosion ne résolvent en rien
les problème
La violence de novembre
dernier n’a rien résolu non plus mais à
ce moment là même les murs hurlaient.
Que pensez vous de
l’attitude de l’abbé Vielle qui
est retourné vivre dans la cité auprès
de ceux qui l’accusaient ?
J’ai lu son livre, c’est un
ouvrage très fort, je suis plein de respect pour ce
prêtre, je connais le
quartier où il vit. J’ai souffert avec lui et
j’ai aussi un grand respect pour
les habitants du quartier.
Qu’est
ce qui est terre de mission aujourd’hui ?
Tout lieu est terre
d’évangélisation, le lieu est
difficile,le moment difficile et les gens
difficiles mais il n’y a pas
d’évangélisation sans humanisation.
Jésus a vécu une proximité active avec
les gens quelle que soit la culture. Les
gestes du Christ sont des gestes d’humanisation. Cette Parole
est annoncée,
donc elle est visible dans le respect de chacun mais il n’y a
pas lieu de la
cacher.
Qu’est
ce qui est premier le prêtre ou le défenseur des
habitants dans la politique de la ville ?
C’est le même homme, je
prends la parole comme prêtre citoyen ou comme citoyen
prêtre.
C’est impossible de se couper en rondelle.
Quel avenir pour les banlieues en sachant qu’il y a
de moins en moins d’associations, y a-t-il une solution
auprès des
politiques ?
Le tissu associatif crée du
lien social, c’est un maillage. Si les
événements de Novembre n’ont pas
été
plus graves c’est grâce à eux
en partie.
La gauche comme la droite, comme mouvements politiques
étaient absents. Ce sont
les maires et leurs adjoints qui étaient sur le terrain mais
aucun homme
politique, ce sont les maires, les familles
et les associations qui ont calmé les jeunes à
force de discussions. Les
familles ont calmé les émeutes pour que les
écoles ne brûlent pas.
Vous avez dit
qu’il y a des différences entre les
immigrations, est ce que c’est lié à la
diminution des nombres de chrétiens
dans ce phénomène et quelle
coopération sur le terrain avec
l’islam ?
Statistiquement sur un des quartiers
où
j’ai,exercé, vous allez trouver
3 églises catholiques, 3 lieux de prière, 1
temple de témoins de Jéhovah, 1
lieu de prière pour les Turcs ou Kurdes,une
quantité d’autels animistes ou bouddhistes,
nous sommes donc dans un syncrétisme total.
Il ne faut pas confondre
manger un couscous et dialogue interreligieux. Ce dialogue
interreligieux est
difficile car l’approche que nous avons de Dieu est
différente, laissons ce
débat théologique aux
spécialistes
Comment j’approche Dieu pour
ma part, voilà ce que je peux témoigner dans la
vérité et la franchise. On
n’est pas là dans un débat
d’idée c’est une course de longue
haleine
incontournable ; c’est vrai qu’il y a des
positions très dures qu’il ne
faut pas cautionner
Mais il faut permettre de
vivre en harmonie.
C’est aussi vrai qu’il
existe de grandes souffrances très profondes au niveau de
l’immigration, le
déni de faciès existe.
On ne peut pas accuser
l’islam de mettre le feu aux quartiers. Notre
manière de vivre
l’évangile est d’être les
premiers à tendre la main.