Conférences / Le christianisme est- il misogyne ?

Conférence animée par Elisabeth Parmentier le 3 mars 2006  ( journée mondiale de prières pour les femmes)

Présentation de Elisabeth Parmentier :

Née Gangloff le 1er novembre 1961 à Phalsbourg (Moselle)

Professeur de Théologie Pratique à la Faculté de Théologie Protestante

Études universitaires :

Premier cursus 1979-1983 : Lettres et germanistique (Hypokhâgne et Khâgne, spécialité « Langue littérature et civilisation allemande », licence et maîtrise à l’UFR d’allemand de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg)

Second cursus 1982-1985: Théologie protestante à la Faculté de Théologie Protestante de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg), jusqu’au DESS

1990 DEA en Théologie protestante spécialité « théologie systématique »

Thèse de Doctorat soutenue en janvier 1996 à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg (directeur: Prof. André Birmelé): Les filles prodigues. Éléments pour un dialogue entre les théologies féministe et la théologie classique. (542 p.) Mention Très honorable avec les félicitations du jury. Prix « Marc Boegner » pour la thèse en 1998.

Publication d'éléments de la thèse avec un accent spécifique sur les théologies féministes in: Les filles prodigues. Défis des théologies féministes, Genève, Labor et Fides, 1999.

Habilitation en octobre 1999 à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg. Thème: Recherches pour un projet de catéchèse narrative d'adultes. Titre de la thèse : "Les arbres battront des mains" - Raconter le salut aux adultes, 226 p. (Non publié)

Cursus professionnel :

Pasteur de l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine (luthérienne) en 1988.

1992-1996: Assistante de Recherche au Centre d’Études Oecuméniques de Strasbourg.

Maître de Conférences en Théologie Pratique à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg. Titularisation en 1998.

Depuis 2000 Professeur de Théologie Pratique à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg.


La conférence : Le christianisme est- il misogyne ?

La réponse tranchée a cette question est difficile et demande un développement qui a été le sujet de ma thèse. Les femmes dans la Bible , quel rôle jouent- elles et qu'en tire le Christianisme ?Mais pour répondre simplement à la question je répondrai oui et non ou plutôt non et oui.

Le Judaïsme et le Christ ne sont pas misogynes mais peu à peu dans l’institutionnalisation de la religion on observe un glissement vers la prise de pouvoir par les hommes, le côté plus libre, plus prophétique étant laissé aux femmes . Ce glissement s’inscrit bien sûr dans une période historique  qui lui aussi apporte son influence à ce phénomène. Le fait d’enfermer la femme dans le rôle de mère et de femme au foyer exprime le choix social de la religion. Je crois que le Christianisme est victime de son institutionnalisation même.
Sous Constantin dans le monde romain en général le rôle de l’homme dans la parole publique était premier ? et même sous la Réforme on assiste à la mise en place du rôle conducteur des hommes.

Un second trait qui renforce ce caractère historique est la forte influence des stéréotypes appuyé sur une pseudo science encore en vogue au 20e siècle  déclarant la femme soumise à ses humeurs, impulsive, fragile, portée à la séduction.
Ceci fait que la tradition chrétienne se teinte fortement de misogynie alors que le Christianisme porte en lui pourtant les germes d’un partenariat véritable entre hommes et femmes , d’une véritable égalité entre homme et femme. Le Christianisme est assez subversif pour renverser les stéréotypes mais c’est le processus du choix de certains textes plutôt que d’autres et leurs interprétations qui ont conduit à la misogynie .

Dans le Judaïsme nous observons le même phénomène. Des chapitres de la genèse favorables au statut des femmes on se dirige plus tard dans les écrits du livre de la Sagesse vers une image beaucoup plus défavorisée de la femme. Au début on observe presque de façon obsessionnelle la priorité donnée à la maternité.
Eisenberg explique que homme et femme suivent une quête parallèle,  l’homme cherche à devenir frère alors que la femme à devenir mère.
Pourquoi cette image forte de la maternité ?
L’homme pieux doit engendrer des enfants pour répondre au commandement «  croissez et multipliez vous » et ensuite comme il n’y a pas de prosélytisme dans le judaïsme celui ci ne se transmet que par la naissance on n’est juif que né de mère juive.

Les femmes matriarches , Sara  , Rachel pour ne nommer qu'elles participent à la naissance du peuple de Dieu. Elles deviennent  coopératrices de Dieu dans la création du peuple d’Israel. Dieu est à l’œuvre dans la nativité. L’impossible devient possible et cela se retrouve jusque  dans la généalogie de Jésus où aucune femme n’a eu une histoire simple et ordinaire.

On trouve des femmes jouant un rôle politique, des femmes prophètes, des reines mais pas de femmes prêtres, et cela jusque dans le domaine linguistique où le mot cohen ne possède pas de féminin , la tribu de Levi qui fournissait les prêtres devait bien avoir des filles aussi , mais le rôle de prêtre leur était interdit et pourtant il n’y pas de loi explicite qui l’interdit. Il faudra attendre le 20e siècle et le courant du  judaïsme libéral pour envisager une femme rabbin. De façon générale le rôle de la femme est d’être femme au foyer, c’est elle qui organise le sabbat et la plupart de fêtes juives mais pas de rôle sacerdotal cela s’explique par le fait qu' Israël veut se démarquer des peuples environnants, cananéens en l’occurrence où il existait les cultes de le fertilité , culte de la terre sous l’égide de prêtresses.

Dans le Christianisme Jésus accorde une place  particulièrement valorisée à la femme. Il ne la considère pas seulement comme une servante mais comme une partenaire théologique , il suffit de se rappeler la discussion avec Marthe. Il accorde la miséricorde à la femme adultère alors que les mœurs voulaient la lapidation.
Alors que la loi autorisait facilement la répudiation , Jésus prend le contre pied en prônant l ‘engagement du mariage «  ne séparez pas ce que Dieu a uni »

Mais il n’y a pas de femme parmi les apôtres. C’est vrai qu'à l’époque  une femme apôtre n’était pas concevable, la femme se devait dans un cadre familial , cependant on trouve dans l’Evangile  des femmes qui suivaient Jésus
pour le « servir » et ce terme traduit le mot grec « diaconé » aujourd’hui servir se réduit à une tâche domestique alors que le terme grec va plus loin c’est une tâche organisatrice, même évangélisatrice.
Le matin de Pâques la messagère de la Bonne Nouvelle, la porte parole auprès de apôtres est bien une femme et ce n’est que parce que les réactions de peur et d’incrédulité se manifestent que Jésus intervient.
Pourquoi le choix de la fondation de l’Eglise ne se fait –il pas à ce moment là et pourquoi ne se fonde- il qu'à la Pentecôte avec le rôle de Pierre ? Ce sont là des choix historiques.
Dans l’Epître de Paul aux Corinthiens, contemporain des Evangiles, une idée s’impose avec une chance et un risque : le Christ va rapidement revenir .
La chance c’est que le rôle essentiel peut être tenu par les femmes sans formalisation, tous les charismes peuvent s’exprimer.
Le risque c’est que Paul ne se soucie que peu de libérer les femmes, l’égalité entre esclaves et maîtres ne pose pas problème , ce n’est pas à l’ordre du jour. Les textes pauliniens plus tardifs comme la lettre aux Ephésiens
réduit le rôle de la femme.

Rendez continuellement grâces pour toutes choses à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus Christ,  vous soumettant les uns aux autres dans la crainte de Christ.  Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Eglise, qui est son corps, et dont il est le Sauveur.  Or, de même que l’Eglise est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l'être à leurs maris en toutes choses. Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Eglise, et s'est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier par la parole, après l'avoir purifiée par le baptême d'eau, afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible. C'est ainsi que les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Celui qui aime sa femme s'aime lui-même. Car jamais personne n'a haï sa propre chair; mais il la nourrit et en prend soin, comme Christ le fait pour l’Eglise, parce que nous sommes membres de son corps.  C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. Ce mystère est grand; je dis cela par rapport à Christ et à l’Eglise. Du reste, que chacun de vous aime sa femme comme lui-même, et que la femme respecte son mari.

Ce texte ne fonde pas une théologie du mariage mais explique par l’image le lien entre Jésus et l’Eglise, fondé sur le concept de réalité relationnel comme dans le mariage, inégalité mais respect . On a absolutisé le concept de conjugalité et on oublie l’amour du Christ et de l’Eglise et cela nous conduit jusque dans la Réforme à une domination de l’homme vis à vis d’une femme plus faible

Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus Christ ;vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus Christ.
Mais Paul ne parle jamais dans l’absolu mais toujours par rapport à une situation historique ;
On n’est pas tous pareils mais les frontières s’abolissent dans le salut.
Les épîtres plus tardives institutionnalisent, le christianisme s’installe.
Dans Thimothée
la femme écoute l'instruction en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre de l'autorité sur l'homme; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Eve ensuite; et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la femme qui, séduite, s'est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans la charité, et dans la sainteté.

Ce n’est plus seulement un rôle restrictif mais on passe avec la reprise des versets de la Genèse de l’état de perte du paradis à la culpabilité de la femme  néanmoins sauvée par la maternité.
Jésus dans Matthieu 19 lorsqu’il parle se réfère  non pas comme Timothée à Genèse 3 mais à Genèse 1
Il faut encore attirer l’attention sur un fait qui ne relève pas du texte mais de la traduction ; parfois les termes  positifs du départ au fil des traductions prennent une tournure plus restrictive ou minimisent le rôle joué.( exemples Phoebée dans Romains 16 v 1, ou Junias v 7)

On ne peut pas terminer sans dire un mot de l’image d’Eve et de Marie.

Eve créée à partir de la côte d’Adam porte une image difficile : seconde, servante, dérivée, avec des moyens inférieurs, plus accessible à la séduction etc … qui va se perpétuer jusqu’au XVIIIè siècle.
Cette analyse colle à merveille avec les idées des philosophes grecs , Aristote en particulier qui considère que ce n’est que l’homme qui transmet la vie, la femme n’étant que le réceptacle où la vie se développe. La femme est un mâle manqué par un temps d’incubation plus court.
Si on rajoute à cela les tabous visant l’impureté et  le sang on aboutit à une diabolisation renforcée par les écrits de certains pères de l’Eglise.
Tout cela a cimenté pour longtemps le statut des femmes. Le Christianisme s’est domestiqué lui-même et a perdu son caractère contre- culturel.

Terminons notre exposé avec la figure de Marie aujourd’hui vue en contraste avec Eve. Dès les débuts du Christianisme et surtout avec les pères de l’Eglise Marie devient une figure majeure, modèle de virginité et de maternité.
Saint Irénée au IIe siècle suit la pensée de saint Paul en voyant en Jésus le nouvel Adam et il pousse son raisonnement duel plus loin en découvrant en Marie la nouvelle Eve qui participe au rachat de l’humanité. Ce n’est qu'à partir de 1960 que des femmes en relisant la Bible commencent à  pousser la réflexion sur la théologie.


Jeu des questions /réponses.

Q/Vous avez souligné l’aspect subversif et contre-culturel du Christianisme , en quoi ne sommes nous pas assez contre-culturel ?

R/Prenons par exemple le concept du mariage dans sa valeur monogame et fidèle . Dans la société antique ou la répudiation  était monnaie courante, le libertinage la règle générale , proposer le mariage tel que le conçoit le Christ est certainement difficile à vivre et à tenir ; puis ces valeurs deviennent au cours de l’histoire deviennent la norme , jusqu’à devenir oppressantes. Aujourd’hui ces valeurs regagnent leur aspect contre- culturel dans la mesure où l’on hésite, on n’ose plus  les promouvoir.
Il en est de même dans notre rapport à l’argent. Il ne s’agit pas d’enfourcher le destrier de la morale moralisatrice mais de s’affirmer dans la continuité de ce que l’on croit.

Q/Longtemps on s’est posé la question : les femmes ont –elles une âme ? mythe ou réalité ?

R/ Les historiens et les historiennes du courant de théologie féministe se sont lancés à la recherche d’un tel texte, il faut dire qu'à ce jour aucun texte conciliaire portant sur cette question n’a été trouvé donc sous cette forme c’est un mythe
Mais la question a agité l’institution chrétienne. Saint Augustin pense que la femme  a une âme mais gouvernée par un corps imparfait. Des théologiens ont poussé le raisonnement jusqu’à une âme imparfaite devant  passer par l’homme pour être sauvée. On sent fortement là l’influence du chapitre 3 de la Genèse.
Aujourd’hui certains théologiens pensent que la vraie  réalisation de l’image de Dieu est le couple. Personnellement cette affirmation me pose problème au vu des nombreuses personnes seules .
Je terminerai par une boutade des théologies féministes qui disent que l’homme est le brouillon.

Q/ Naturellement l’homme nait de la femme , le contraire ne s’est jamais vu . Est ce qu'il ne s’agit pas dans la genèse d’une espèce de revanche sur le cours naturel des choses ?

R/ le texte dit que la femme est tirée de l’homme, cela n’implique pas pour une hiérarchie mais souligne l’unité du genre humain, les mêmes racines partagées par l’un et l’autre.nsuite on parle de côte ou de côté . Pour plaisanter je dirai que si elle avait été tirée du cerveau elle serait devenue trop intelligente ou de la jambe trop rapide  mais plus sérieusement la côte est un élément neutre comme l’est le côté. Côté peut s’entendre aussi comme moitié . L’humain au départ androgyne est tourné par Dieu vers l’autre, pour voir l’autre dans sa différence.
Les féministes appellent à la différentiation, ce qui est différent de l’indifférenciation  où la femme devient comme l’homme ; la différentiation définit  un partenariat constructif et la question se pose :dans l’Eglise est – il possible de partager les rôles ?

Q/ En quoi la plénitude de l’image de Dieu qui se réalise dans le couple vous pose - t - il question ?

R/  cette question m’interpelle car je pense à toutes les personnes seules dans la vie de par leur histoire personnelle ou non . Même si grandir à l’image de Dieu n’atteint jamais la plénitude et est toujours incomplète, ces personnes ont-elles leur dignité et leur intégrité dans la communauté ?
Dans Matthieu chapitre 19 Jésus parle du célibat et l’accepte, il n’encourage ni le célibat  ni la vie en couple.
L’imaginaire protestant est plus lié au judaïsme en cela il est différent du catholicisme.

Q/ On dit parfois que toutes les religions monothéistes sont contre les femmes, et que l’idée d’un Dieu unique cimente l’ordre social . Qu'en pensez – vous ?

R/ Je ne suis pas sûre que la condition des femmes dans les religions polythéistes comme l’hindouisme soit meilleure. Je pense que la structuration de la religion subit fortement l’influence des sociétés où elle se développe.

Q/ Est ce que Jésus ne s’est pas montré  subversif lorsqu’il n’a pas reconnu ses frères et sa mère lors d’un entretien à la synagogue ?

R/Bien sûr en ne reconnaissant pas les catégories sociales et en affirmant que les membres de sa famille sont ceux qui font la volonté du PèreJésus prend le contre pied des valeurs habituelles. De même en faisant de Marie Madeleine la première des apôtres l’ordre est à nouveau bousculé. Mais certains textes ont connus un écho plus grand que d’autres , il s’agit là du phénomène de réception sélective des textes.

Q/ La modernité pour les femmes n’est elle pas liée aux apports culturels ?

R/ c’est vrai que la modernité n’a pas eu que des côtés négatifs , en libérant les femmes des tâches ménagères elle a contribué largement à la recherche. Le mouvement des femmes date déjà du XIXe siècle . Le Christianisme seul  n’a pas suffit. L’apport culturel a joué un grand rôle.


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