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Extraits de l’Encyclique « Deus caritas est »
Nous avons cru à l’amour de Dieu: c’est ainsi que le
chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. À
l’origine du fait d’être chrétien, il
n’y a pas une décision éthique ou une grande
idée, mais la rencontre avec un événement, avec
une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par
là son orientation décisive….. Dans un monde
où l’on associe parfois la vengeance au nom de Dieu, ou
même le devoir de la haine et de la violence, c’est un
message qui a une grande actualité et une signification
très concrète.
L'amour de Dieu pour nous est une question fondamentale pour la vie
et pose des interrogations décisives sur qui est Dieu et sur qui
nous sommes.
l’amour est-il en fin de compte unique, ou bien, au contraire,
utilisons-nous simplement un même mot pour indiquer des
réalités complètement différentes ?
L’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous
rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ?
N’élève-t-elle pas des panneaux
d’interdiction justement là où la joie
prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur
qui nous fait goûter par avance quelque chose du Divin ?
Sur la conception de l’eros dans l’histoire et dans le
temps présent, deux aspects apparaissent clairement, et avant
tout qu’il existe une certaine relation entre l’amour et le
Divin: l’amour promet l’infini,
l’éternité – une réalité plus
grande et totalement autre que le quotidien de notre existence. Mais il
est apparu en même temps que le chemin vers un tel but ne
consiste pas simplement à se laisser dominer par l’instinct..
Si l’homme aspire à être seulement esprit et
qu’il veut refuser la chair comme étant un héritage
simplement animal, alors l’esprit et le corps perdent leur
dignité. Et si, d’autre part, il renie l’esprit et
considère donc la matière, le corps, comme la
réalité exclusive, il perd également sa grandeur.
En réalité, nous nous trouvons devant une
dégradation du corps humain, qui n’est plus
intégré dans le tout de la liberté de notre
existence, qui n’est plus l’expression vivante de la
totalité de notre être, mais qui se trouve comme
cantonné au domaine purement biologique. L’apparente
exaltation du corps peut bien vite se transformer en haine envers la
corporéité. À l'inverse, la foi chrétienne
a toujours considéré l’homme comme un être un
et duel, dans lequel esprit et matière
s’interpénètrent l’un l’autre et font
ainsi tous deux l’expérience d’une nouvelle
noblesse. Oui, l’eros veut nous élever «en
extase» vers le Divin, nous conduire au-delà de
nous-mêmes, mais c’est précisément pourquoi
est requis un chemin de montée, de renoncements, de
purifications et de guérisons.
L’amour comprend la totalité de l’existence
dans toutes ses dimensions, y compris celle du temps. Il ne pourrait en
être autrement, puisque sa promesse vise à faire du
définitif : l’amour vise à
l’éternité. Oui, l’amour est
«extase», mais extase non pas dans le sens d’un
moment d’ivresse, mais extase comme chemin, comme exode permanent
allant du je enfermé sur lui-même vers sa
libération dans le don de soi
En réalité, eros et agapè – amour ascendant
et amour descendant – ne se laissent jamais séparer
complètement l’un de l’autre. Plus ces deux formes
d’amour, même dans des dimensions différentes,
trouvent leur juste unité dans l’unique
réalité de l’amour, plus se réalise la
véritable nature de l’amour en général
D’une manière synthétique, nous avons vu aussi que
la foi biblique ne construit pas un monde parallèle ou un monde
opposé au phénomène humain originaire qui est
l’amour, mais qu’elle accepte tout l’homme,
intervenant dans sa recherche d’amour pour la purifier, lui
ouvrant en même temps de nouvelles dimensions. Cette
nouveauté de la foi biblique se manifeste surtout en deux
points, qui méritent d’être soulignés:
l’image de Dieu et l’image de l’homme.
Dieu aime l’homme ; son amour est un amour d’élection
À cet acte d'offrande, Jésus a donné une
présence durable par l’institution de l’Eucharistie
au cours de la dernière Cène. Il anticipe sa mort et sa
résurrection en se donnant déjà lui-même, en
cette heure-là, à ses disciples, dans le pain et dans le
vin, son corps et son sang comme nouvelle manne…..nous sommes
entraînés dans la dynamique de son offrande
Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète
de l’amour est en elle-même tronquée.
Réciproquement, – comme nous devrons encore
l’envisager plus en détail – le
«commandement» de l’amour ne devient possible que
parce qu’il n’est pas seulement une exigence: l’amour
peut être «commandé» parce qu’il est
d’abord donné.
Une double question concernant notre comportement subsiste : Est-il
vraiment possible d’aimer Dieu alors qu’on ne le voit pas ?
Et puis: l’amour peut-il se commander ?
Dans l’histoire de l’Église, le Seigneur n’a
jamais été absent: il vient toujours de nouveau à
notre rencontre – par des hommes à travers lesquels il
transparaît, ainsi que par sa Parole, dans les Sacrements,
spécialement dans l’Eucharistie
Il nous aime, il nous fait voir son amour et nous pouvons
l’éprouver, et à partir de cet «amour premier
de Dieu», en réponse, l’amour peut aussi jaillir en
nous.
Dans le développement de cette rencontre, il apparaît
clairement que l’amour n’est pas seulement un sentiment.
Les sentiments vont et viennent. Le sentiment peut être une
merveilleuse étincelle initiale, mais il n’est pas la
totalité de l’amour.
C’est le propre de la maturité de l’amour
d’impliquer toutes les potentialités de l’homme, et
d’inclure, pour ainsi dire, l’homme dans son
intégralité. La rencontre des manifestations visibles de
l’amour de Dieu peut susciter en nous un sentiment de joie, qui
naît de l’expérience d’être aimé.
Mais cette rencontre requiert aussi notre volonté et notre
intelligence. La reconnaissance du Dieu vivant est une route vers
l’amour, et le oui de notre volonté à la sienne
unit intelligence, volonté et sentiment dans l’acte
totalisant de l’amour. Ce processus demeure cependant constamment
en mouvement: l’amour n’est jamais
«achevé» ni complet; il se transforme au cours de
l’existence, il mûrit et c’est justement pour cela
qu’il demeure fidèle à lui-même.
L’amour du prochain se révèle ainsi possible au
sens défini par la Bible, par Jésus. Il consiste
précisément dans le fait que j’aime aussi, en Dieu
et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou que je
ne connais même pas. Cela ne peut se réaliser
qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu, une
rencontre qui est devenue communion de volonté pour aller
jusqu’à toucher le sentiment. J’apprends alors
à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux
et mes sentiments, mais selon la perspective de Jésus Christ
Seule ma disponibilité à aller à la rencontre du
prochain, à lui témoigner de l’amour, me rend aussi
sensible devant Dieu. Seul le service du prochain ouvre mes yeux sur ce
que Dieu fait pour moi et sur sa manière à Lui de
m’aimer.
Caritas
L’Esprit est aussi la force qui transforme le cœur de la
Communauté ecclésiale, afin qu’elle soit, dans le
monde, témoin de l’amour du Père, qui veut faire de
l’humanité, dans son Fils, une unique famille. Toute
l’activité de l’Église est l’expression
d’un amour qui cherche le bien intégral de l’homme:
elle cherche son évangélisation par la Parole et par les
Sacrements
L’amour est donc le service que l’Église
réalise pour aller constamment au-devant des souffrances et des
besoins, même matériels, des hommes.
Pratiquer l’amour envers les veuves et les orphelins, envers les
prisonniers, les malades et toutes les personnes qui, de quelque
manière, sont dans le besoin, cela appartient à son
essence au même titre que le service des Sacrements et
l’annonce de l’Évangile. L’Église ne
peut pas négliger le service de la charité, de même
qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole.
La nature profonde de l’Église s’exprime dans
une triple tâche: annonce de la Parole de Dieu
(kerygma-martyria), célébration des Sacrements
(leitourgia), service de la charité (diakonia). Ce sont trois
tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne
peuvent être séparées l’une de l’autre.
La charité n’est pas pour l’Église une sorte
d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait
aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa
nature, elle est une expression de son essence elle-même,
à laquelle elle ne peut renoncer
L’Église est la famille de Dieu dans le monde. Dans cette
famille, personne ne doit souffrir par manque du nécessaire. En
même temps, la caritas-agapè dépasse aussi les
frontières de l’Église;
elle impose l’universalité de l’amour qui se tourne
vers celui qui est dans le besoin, rencontré «par
hasard» (cf. Lc 10, 31), quel qu’il soit.
La justice est le but et donc aussi la mesure intrinsèque de
toute politique. Le politique est plus qu’une simple technique
pour la définition des ordonnancements publics : son origine et
sa finalité se trouvent précisément dans la
justice, et cela est de nature éthique
Pour pouvoir agir de manière droite, la raison doit constamment
être purifiée, car son aveuglement éthique,
découlant de la tentation de l’intérêt et du
pouvoir qui l’éblouissent, est un danger qu’on ne
peut jamais totalement éliminer.
La foi permet à la raison de mieux accomplir sa tâche et
de mieux voir ce qui lui est propre. C’est là que se place
la doctrine sociale catholique : elle ne veut pas conférer
à l’Église un pouvoir sur l’État. Elle
ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa
foi des perspectives et des manières d’être qui lui
appartiennent. Elle veut simplement contribuer à la purification
de la raison et apporter sa contribution, pour faire en sorte que ce
qui est juste puisse être ici et maintenant reconnu, et aussi mis
en œuvre.
La doctrine sociale de l’Église argumente à partir
de la raison et du droit naturel, c’est-à-dire à
partir de ce qui est conforme à la nature de tout être
humain.
L’Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille
politique pour édifier une société la plus juste
possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de
l’État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester
à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit
s’insérer en elle par la voie de l’argumentation
rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans
lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut
s’affirmer ni se développer. La société
juste ne peut être l’œuvre de l’Église,
mais elle doit être réalisée par le politique.
Toutefois, l’engagement pour la justice, travaillant à
l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux
exigences du bien, intéresse profondément
l’Église.
Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et
aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura
toujours des situations de nécessité matérielle,
pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un
amour concret pour le prochain
Le devoir immédiat d’agir pour un ordre juste dans la
société est au contraire le propre des fidèles
laïcs. En tant que citoyens de l’État, ils sont
appelés à participer personnellement à la vie
publique. Ils ne peuvent donc renoncer «à l’action
multiforme, économique, sociale, législative,
administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement
et par les institutions, le bien commun.
Les institutions ecclésiales, grâce à la
transparence de leurs moyens d’action et à la
fidélité à leur devoir de témoigner de
l’amour, pourront aussi animer chrétiennement les
institutions civiles, favorisant une coordination réciproque,
dont ne manquera pas de bénéficier
l’efficacité du service caritatif
Le développement d’un pareil engagement représente
pour les jeunes une école de vie qui éduque à la
solidarité, à la disponibilité, en vue de donner
non pas simplement quelque chose, mais de se donner soi-même.
À l’anti-culture de la mort, qui s’exprime par
exemple dans la drogue, s’oppose ainsi l’amour qui ne se
recherche pas lui-même, mais qui, précisément en
étant disponible à «se perdre» pour
l’autre (cf. Lc 17, 33 et par.), se révèle comme
culture de la vie.
… la charité chrétienne est avant tout simplement
la réponse à ce qui, dans une situation
déterminée, constitue la nécessité
immédiate: les personnes qui ont faim doivent être
rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent
être vêtues, celles qui sont malades doivent être
soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en
prison doivent être visitées, etc…
…il s’agit d’êtres humains, et les êtres
humains ont toujours besoin de quelque chose de plus que de soins
techniquement corrects. Ils ont besoin d’humanité. Ils ont
besoin de l’attention du cœur. Les personnes qui
œuvrent dans les Institutions caritatives de
l’Église doivent se distinguer par le fait qu’elles
ne se contentent pas d’exécuter avec
dextérité le geste qui convient sur le moment, mais
qu’elles se consacrent à autrui avec des attentions qui
leur viennent du cœur, de manière à ce
qu’autrui puisse éprouver leur richesse
d’humanité. C’est pourquoi, en plus de la
préparation professionnelle, il est nécessaire pour ces
personnes d’avoir aussi et surtout une «formation du
cœur»…
Le programme du chrétien – le programme du bon
Samaritain, le programme de Jésus – est «un
cœur qui voit». Ce cœur voit où l’amour
est nécessaire et il agit en conséquence.
De plus, la charité ne doit pas être un moyen au service
de ce qu’on appelle aujourd’hui le prosélytisme.
L’amour est gratuit. Il n’est pas utilisé pour
parvenir à d’autres fins[30]. Cela ne signifie pas
toutefois que l’action caritative doive laisser de
côté, pour ainsi dire, Dieu et le Christ. C’est
toujours l’homme tout entier qui est en jeu. Souvent, c’est
précisément l’absence de Dieu qui est la racine la
plus profonde de la souffrance. Celui qui pratique la charité au
nom de l’Église ne cherchera jamais à imposer aux
autres la foi de l’Église. Il sait que l’amour, dans
sa pureté et dans sa gratuité, est le meilleur
témoignage du Dieu auquel nous croyons et qui nous pousse
à aimer. Le chrétien sait quand le temps est venu de
parler de Dieu et quand il est juste de Le taire et de ne laisser
parler que l’amour. Il sait que Dieu est amour
les collaborateurs qui accomplissent concrètement le travail de
la charité dans l’Église … ne doivent pas
s’inspirer des idéologies de l’amélioration
du monde, mais se laisser guider par la foi qui, dans l’amour,
devient agissante (cf. Ga 5,6). Ils doivent donc être des
personnes touchées avant tout par l’amour du Christ, des
personnes dont le Christ a conquis le cœur par son amour, en y
réveillant l’amour pour le prochain.
La participation profonde et personnelle aux besoins et aux
souffrances d’autrui devient ainsi une façon de
m’associer à lui : pour que le don n’humilie pas
l’autre, je dois lui donner non seulement quelque chose de moi,
mais moi-même, je dois être présent dans le don en
tant que personne.
Cette juste manière de servir rend humble celui qui agit.
Humblement, elle fera ce qu’il lui est possible de faire et,
humblement, elle confiera le reste au Seigneur. C’est Dieu qui
gouverne le monde et non pas nous. Nous, nous lui offrons uniquement
nos services, pour autant que nous le pouvons, et tant qu’il nous
en donne la force. Faire cependant ce qui nous est possible, avec la
force dont nous disposons, telle est la tâche qui maintient le
bon serviteur de Jésus-Christ toujours en mouvement:
«L’amour du Christ nous pousse»
. Foi, espérance et charité vont de pair.
L’espérance s’enracine en pratique dans la vertu de
patience, qui ne fait pas défaut dans le bien, pas même
face à l’échec apparent, et dans celle
d’humilité, qui accepte le mystère de Dieu et qui
Lui fait confiance même dans l’obscurité..
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25
décembre 2005, solennité de la Nativité du
Seigneur, en la première année de mon Pontificat.
BENEDICTUS PP. XVI
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