Il y a restauration…. et
restauration.
Après 3 mois
passés à Moscou comme pasteur intérimaire des luthériens francophones,
essentiellement des Africains et des Malgaches, Michel Guerrier livre quelques
impressions pour "Carillon" et le site de la communauté de paroisses.

Pour
la plupart des églises, en premier lieu pour l'église orthodoxe russe le souvenir des années soviétiques est
encore une blessure ouverte. Les monastères exposent les restes des
martyrs, prêtres et patriarches morts sous le précédent régime, avec ferveur
les fidèles les touchent, les embrassent. Mes
guides luthériens me mènent devant la Loubianka, immense siège
de la police, dans lequel beaucoup de chrétiens, et beaucoup de compagnons de
route de Staline, le Méfiant, ont été interrogés, torturés, achevés. Dans les
cimetières de modestes pierres rappellent les lieux d'inhumation des cendres de
ceux que la police secrète a supprimés clandestinement. Les survivants exhibent
fièrement les certificats de réhabilitation officiels de leurs frères, pères,
arbitrairement envoyés à la mort. Oui, les blessures de cette période de bâillonnement
et de persécutions sont encore brûlantes. Il faut s'en souvenir. On ne peut
discuter avec les croyants russes de Dieu et de ses mystères, à l'occidentale,
avec un détachement ironique, à la Don Camillo
et Peppone. Dans ce domaine, tout a un goût d'amertume, de cendre et de sang.
Et de passion.

Et puis il y
a la restauration. Les bâtiments qui ont échappé à la tourmente – à Moscou 500 églises sur
les 1400 d'avant 1917 – sont remis à neuf, les bulbes redorés, les éclats de
cloches refondus, les icônes rafraîchies. La cathédrale luthérienne elle aussi
a été rendue au culte, une nouvelle flèche est plantée sur la tour, avec marbre
au sol et bancs neufs dans les travées. Parallèlement à cela, il y a un véritable renouveau spirituel. Les monastères sont refondées par une
nouvelle vague de moines et de moniales. Le séminaire de Zagorsk, lieu de pèlerinage
dédié à Saint Serge accueille à lui seul 1000 étudiants en théologie, des
étudiantes aussi pour la catéchèse scolaire, des écoles de peinture d'icône,
des cours d'initiation au baptême pour adultes. Incontestablement l'église
orthodoxe avec à peu près 50 Millions de fidèles sur 140 Millions de Russes
connaît un nouvel essor. Les luthériens aussi, - plus modestement, ils sont
30.000 dans toute l'immense Russie européenne ! – ont reconstitué leur diocèse,
refondu un réseau de groupes de jeunes, lancé des actions diaconales contre la
pauvreté, assuré la formation des prédicateurs laïcs et des aspirants au baptême.

Avec
ce renouveau arrive aussi la question de
la concurrence sur le marché religieux désormais libéré. L'église
catholique est présente avec ses fortes structures d'évangélisation et les
nouveautés conciliaires. Les mouvements évangélico-pentecôtistes aussi sont là,
parfois soutenus par les Américains, mais déjà largement russifiés. Tout ceci
ne manque pas de susciter des craintes et des critiques à la fois du côté
orthodoxe que du côté de son allié et protecteur, l'état russe.
On
peut souhaiter, d'une part que les églises, même les plus vénérables et les
plus dignifiées par le récent martyre acceptent loyalement de jouer le jeu de
la nouvelle émulation inter ecclésiale, et
que d'autre part, elles trouvent entre elles des règles fortes et exemplaires
de cohabitation incluant des accords autour des points essentiels de la foi :
Qu'elles ne se contentent pas de restaurer dans le sens d'un retour à la
situation d'avant 1917. Qu'elles
restaurent les gens dans le sens
d'un nourrissement et d'une assistance dans leur recherche de sens, de
repères solides et d'explorations osées. Dans la société russe se pointent déjà
les défis d'une consommation profondément inégalitaire, les incohérences d'une
sexualité désormais libérée, les avidités d'une couche mafieuse sans scrupule.
Tout ceci demande plus qu'une restauration historique certes respectable, mais
insuffisante. Ceci dit avec amitié et dans la modestie du chrétien occidental
confortable que je suis.

Michel
Guerrier